Michel Onfray crache dans la soupe et s'en trouve éclaboussé

Michel Onfray crache dans la soupe et s'en trouve éclaboussé

Subura News
De l'ineptie à la bassesse en cent livres: la philosophie telle qu'en elle-même l'éternité la fige.

Mais qui a peur de la Mère Michel qui clame bien haut qu'elle a droit à ces mots qui lui tombent des neurones pour exprimer sa pensée universelle? Qui effraie-t-elle tant qui empile sur ses épaules incorruptibles toute la lourdeur des valeurs inactuelles du moment?

Philo, Sophie! A propos de l'université populaire de Caen.

A plusieurs reprises cet été j'ai écouté sur France Culture une émission, enregistrée dans le cadre de l'Université Populaire de Caen, que Michel Onfray consacrait à l'hédonisme. Cela m'a incité à aller chercher sur internet quelques informations complémentaires et c'est ainsi que j'ai trouvé ce texte de Michel Onfray, intitulé 'Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire', dans lequel il expose la philosophie de son projet. Ayant lu le texte en question je ne puis qu'avouer mon embarras...

Ce n'est pas comme si je n'avais pas aimé l'émission, bien au contraire. Michel Onfray connaît suffisamment son sujet pour le rendre abordable à qui veut écouter un cours magistral réellement encyclopédique présenté dans un style convivial. Je réalise d'ailleurs que ce qui fut pour moi émission de radio désincarnée était pour l'orateur Université Populaire dont je ne puis juger qu'en fonction du texte qui la définit et de l'émission de radio qui indirectement la réalise et l'étend. Il ne me semble donc pas abusif de supposer que l'émission existait en germe dans le projet d'Université Populaire, qu'elle faisait même peut-être dés l'origine partie du projet.

Je ne vois rien là que de légitime, mais ce ne semble pas être tout à fait le cas de Michel Onfray qui nous avertit ne pas vouloir se contenter de 'gérer(sa) petite entreprise égotique d'écriture, de publications et de rencontre avec un public...' que ce soit sur le 'mode VRP' ou en consentant à 'deux ou trois émissions sur dix qui (lui) sont proposées'.
Mais que fait-il d'autre en réunissant son public dans un Musée plutôt qu'en librairie et en utilisant son entregent (quel qu'il soit et, a priori, quel mal y a-t-il à cela?) pour passer contrat avec France Culture? Qu'il éprouve ainsi le désir de se démarquer tendrait à me faire supposer que lui-même n'est pas si sûr de la réalité de sa rupture avec la gestion qu'il réprouve.
Mais là n'est pas la raison de ma gêne. Non, ce qui me trouble c'est que Michel Onfray nous confie qu'il vient de passer (en 2002) trente huit années consécutives à l'école, comme étudiant puis comme enseignant, dans un système 'qui autorise qu'on pense... mais oblige cette pensée à se couler dans un moule qui la châtre sous peine de sanctions'. Libéré de l'éducation nationale depuis l'année dernière Michel Onfray a-t-il subi quelque sanction?
Je le lui souhaiterais presque car si tel n'est pas le cas, alors, de son propre aveu, sa pensée a été coulée dans un moule castrateur et cela ne doit pas manquer d'influer sur sa conception d'Université Populaire.

Ж

J'espère qu'il ne verra dans ces remarques, de ma part qu'un 'échange socratique ironique', échange qu'il fait figurer dans sa 'formule' d'Université Populaire que les ondes ont transportée jusque dans ma chaumière où je m'étais d'ailleurs persuadé que Michel Onfray nous délivrait une (plaisante) leçon d'histoire de la philosophie. Je me trompais.
A présent qu'il s'est extrait du moule qui tend à 'supprimer la philosophie au nom de l'histoire de la philosophie (moins dangereuse et plus facile à noter...)' on peut croire que c'est l'inverse que Michel Onfray aura essayé d'accomplir à l'Université Populaire de Caen et que ce que j'ai pris pour de l'histoire de la philosophie était en fait cette dangereuse matière si difficile à noter, de la philosophie, de la vraie, une philosophie qui ne se contente plus de 'l'extrême réduction des lieux et des supports où elle se pratique'.
Mais jusqu'où Michel Onfray étend-il les dépassables 'horizons' de 'la poussière des archives' et du 'plateau de télévision'? Jusqu'à 'un équilibre entre la bibliothèque et la diffusion publique du résultat de ses travaux et recherches'.
Quelle aventure! Michel Onfray ne renie pas le microphone mais voue aux gémonies les spots, c'est son droit. De la bibliothèque dépoussiérée jusqu'à l'université popularisée, havre de 'la liberté intégrale et (de) la gratuité absolue'; de la salle de cours d'un lycée technique à l'amphithéâtre d'un musée, quel périlleux parcours! Quelle rupture avec 'les instances' légitimantes du discours philosophique! Quel périple jusqu'à ... France-culture!

Ж

'Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire', mais gardons-nous de la précipitation.
Après avoir cité J. Derrida, ce qu'il dit des lieux, supports, instances, conditions d'accès à la philosophie et de 'la possibilité d'une authentique philosophie populaire', ayant mentionné ce que Kant propose comme solution à ce sujet 'en invitant qu'on y tende', c'est à nouveau de Kant qu'il est question avec J. Bouveresse qui réactive 'les options kantiennes' en approuvant certes 'la pratique populaire de la philosophie, (...) mais avec d'extrêmes réserves et avec l'obligation impérieuse de ne pas sacrifier à (sic) la rigueur, à (et sic) l'analyse et à (et re re sic) la recherche'.
Puisqu'il n'y sacrifie pas c'est qu'elles sont par lui sacrifiées, lui étant, au choix, Michel Onfray, J.Bouveresse, ou les deux à la fois. La réputation de Kant le met, pour le peu que j'en sais, à l'abri des révérences de tels disciples mais je trouve quand même qu'il est beaucoup question de lui, à croire qu'il ne faisait pas partie des 'philosophes officiels de l'institution' qui ne rassasiaient pas la pensée de Michel Onfray. Aurait-il voulu à l'inverse exprimer qu'il ne s'en rassasiait jamais? [j'abuse, je l'admets; avouez qu'il se l'est cherché]

L'idéalisme subjectif pour la forme chassé de l'institution hâtons-nous de le réintroduire auprès du public de l'UPC [il est vrai, j'en remets; il faut bien s'amuser] par 'l'usage d'une rhétorique soucieuse et respectueuse du questionnement de l'auditeur'?
Auditeur que je fus ma question serait: comment se fait-il qu'à cette Université Populaire toujours le public se presse et que le peuple n'y apparaisse jamais, ou seulement sous sa forme adjective? Quel rôle lui est-il réservé de jouer dans le projet de Michel Onfray, dans sa 'mise en scène'? Figurant bénévole débordant de reconnaissance pour la 'générosité' d'une 'rhétorique soucieuse...'?[lien sous-prolétariat]

Hâtons-nous, mais ne nous pressons pas. Nous voici soudain confrontés à l'exigence d'un 'engagement à se hisser jusqu'à la philosophie et non une revendication qu'elle descende au niveau où il (le demandeur de philosophie) se trouve'. Qu'est-il advenu de la 'manière ludique et joyeuse'[Attention! Citation hors contexte, pour le plaisir de la critique ludique et joyeuse]? 'Du temps, de la patience, du travail'! Voilà qui semble répondre à ma question sur l'absence du peuple dans le texte de Michel Onfray. Avec de tels slogans pour le rallier à la philosophie critique de l'UPC il ne m'étonnerait pas que le bon peuple sans se presser se hâte de ne pas montrer le bout de son nez.

Ж

Poursuivant ses 'aveux généalogiques' Michel Onfray retient de P. Bourdieu l'analyse de 'l'intellectuel collectif qui suppose des actions communes' 'pour faire face à la pratique onaniste d'intellectuels soucieux de performances individuelles' et de se remplir les poches, alors que Michel Onfray préfère lui les 'associations d'égoïstes' de Max Stirner, autre philosophe, libertaire, à qui il emprunte, comme aux autres, 'quelques notions utiles pour définir l'identité de cette Université Populaire'.
'Il s'agit de passer des contrats ponctuels pour travailler ensemble, puis agir, afin de produire des effets concrets sur le terrain politique et social du moment'. 'Il faut envisager le travail en commun comme autant d'occasions de formuler ... de nouvelles possibilités d'existence (Nietzsche, Deleuze). Y travailler, y réfléchir, discuter des formes alternatives qui apparaissent ...'.
Tout un programme; et qui me semble peu susceptible de s'accommoder de 'contrats ponctuels'; depuis le temps aussi que l'on nous vante la production 'd'effets concrets' je ne sache guère que la situation ait beaucoup évolué, si ce n'est vers le pire, mais peu importe; voyons plutôt comment Michel Onfray formule ses propres 'formes alternatives', ses possibilités nouvelles: Il existe, d'après lui, 'une réelle demande philosophique à laquelle il s'agit de proposer une offre digne de ce nom'.

Une offre de philosophie qui tient un langage aussi économiste est-elle 'digne de ce nom'? Si vous croyez que oui essayez de parler poésie à un banquier et faites la comparaison. Donc, à mon sens, non.
Et quand j'apprends un peu plus loin que, non contente de ne délivrer aucun diplôme, cette 'offre philosophique' ne propose en fait de 'propositions concrètes' [je croyais que le travail du philosophe concernait plutôt les propositions abstraites; mais comme philosophe ne suis, en juger ne puis, ou du moins ne devrais... ou peut-être que si], de 'théories praticables pour notre époque', n'assigne d'autre intention à cette offre, d'autre objectif, auquel 's'attelle' l'université Populaire que la tâche désopilante 'd'accomplir Mai 68 sur le terrain des idées'; Mai 68 qui d'après Michel Onfray 'passe pour la racine de tous nos maux'. Je me demande bien auprès de qui... les esquimaux?

Ж

Si telle est sa conception de la philosophie 'utilisable pratiquement dans le champ social et politique de son temps' (d'après F. Châtelet, cité par Michel Onfray), il a parfaitement le droit de la revendiquer mais si c'est ce qu'il appelle ne "plus bricoler dans l'incurable" c'est qu'il a décidé d'en faire profession.
Cela ne serait guère surprenant; n'admet-il pas encore que la philosophie qu'on lui inculqua était avec raison présentée par F.Châtelet comme 'une matière dévitalisée par l'artifice d'une liste d'auteurs et de notions officielles d'un programme'!
Si je n'avais pas écouté quelques unes de ses émissions et devais juger de l'hédonisme d'après celui que Michel Onfray met en oeuvre dans ce texte, je serais fondé à croire que c'est une philosophie de l'auto-flagellation.

Puis-je juger par contre de la notion 'd'intellectuel collectif' d'après ce qu'il en dit ? Probablement pas mais je m'y aventurerai néanmoins sans la moindre révérence pour les analyses de qui que ce soit [la philosophie comme transgression ?] et particulièrement pas celles qui ont permis à Michel Onfray de faire si brillamment la preuve des performances de cet intellectuel collectif quand il se manifeste tel qu'en lui-même, individuellement.
Mais, comme d'habitude, j'exagère; ce n'est pas sur les quelques phrases de Michel Onfray que je me base pour flatter mes propres préjugés. Je n'avancerai même pas comme excuse à mon rapide décret d'avoir ouvert l'ouvrage qu'il cite, l'ayant presque aussitôt refermé, précoce victime du niveau philosophique où je me trouve, à une altitude indéterminée, l'étalon en la matière restant à trouver et sa quête à justifier!
Rien de tout cela, mais ayant participé à nombre d'actions communes n'ayant pas eu le moindre effet mesurable sur quelque terrain si ce n'est celui, incommensurable, de l'entropie, de la perte du temps et de l'énergie qui fuient à toutes jambes des séminaires et forums, des assemblées et des salons, des cafés où l'on cause et des bistrots où l'on s'abreuve de vénérables potions, 'l'intellectuel collectif' a pris pour moi la figure imprécise de collectifs d'intellectuels entraînés à confondre la torpeur que déchaîne leur diction avec le calme qui précède les révolutions.

Ж

D'où, n'est-ce pas, mon embarras. D'un côté, une émission de radio d'une qualité plus que raisonnable; de l'autre, un texte qui décrit un projet dont on ne sait trop s'il est celui de la participation de Michel Onfray à l'UPC ou si ce projet a été repris par l'ensemble des personnes nommées vers la fin de l'article. Un texte d'une cohérence pour le moins douteuse... qui fait que je me demande, en passant, quelle sorte de démocratie a bien pu être instaurée à l'UPC 'comme remède à la démagogie'.
La démagogie de qui? Qui présente notre époque 'comme fatalement soumise au libéralisme'? Michel Onfray? L'UPC? Quelqu'un d'autre? Quelle est la 'bonne distance' entre le discours des philosophes professionnels et 'les marchands d'idées dans le vent'? Quelle est la méthode qui permet de découvrir 'Diogène au Collège de France'? Honni soit qui mal y pense, le cynisme s'est aménagé son tonneau.

Michel Onfray est-il philosophe? Si c'est ce qu'il aime penser ce n'est pas moi qui le contredirai. A-t-il une philosophie? Avant qu'il me le fasse croire, bien de l'eau sous les ponts risque de couler.