Kidnapping au Larzac

Subura News
SSTITRE

Rassemblement d'altermondialistes à Millau (Aveyron)

Au Larzac 2003 'une force est née' nous assure Jacques Nikonoff, président d’Attac. La participation massive à l'événement démontre la maturité du mouvement altermondialiste qui 'se trouve désormais confronté à quatre défis'.

'Le premier défi concerne la clarification de son identité' et nous apprenons que Jacques Nikonoff considère que le mouvement ne doit pas prendre le visage de l'extrême gauche, qui, néanmoins, y a toute sa place du moment que ses militants, comme les autres, 'se conforment aux règles de démocratie du mouvement'. Ce qui me laisse songeur: cette force qui vient de naître a-t-elle déjà des règles communes ? Se peut-il que Jacques Nikonoff assimile 'le mouvement' à l'association qu'il préside ?
Bien sûr 'la question de l'identité' ne se réduit pas à celle de l'extrême gauche', mais tout ce que nous apprendrons sur cette identité non réduite c'est qu'elle se 'fabrique' (c'est le terme utilisé par Jacques Nikonoff) 'au fil des mots, des actes, des attitudes et des initiatives' et, après une nouvelle dénonciation détaillée de l'extrêmisme, que 'Le mouvement altermondialiste doit résolument préférer la diversité qui fait sa richesse et sa force.'

Le deuxième défi consiste à 'mieux définir les alternatives qu'il propose au néolibéralisme'. Désormais le mouvement alter- et plus seulement anti-mondialiste, changement de désignation qui 'correspond à une évolution profonde', le mouvement ajoute donc à la contestation 'la proposition alternative concrète, opérationnelle, efficace'. D'ailleurs 'tous les sondages et études politiques montrent que le mouvement bénéficie maintenant d'un courant de sympathie majoritaire dans l'opinion', bien qu'il 'reste très minoritaire dans la crédibilité' accordée à ses propositions. Peu importe cependant puisqu'elles pourraient faire connaître au monde 'des changements profonds' si, nonobstant le fait, sans doute négligeable, qu'elles ne jouissent que d'une infime crédibilité, elles étaient mises en œuvre. Quelqu'un me souffle que si sa tante en avait... mais je ne me laisserai pas aller à répéter une telle vulgarité.

Mais Jacques Nikonoff ne s'en tient pas là, heureusement. Il nous dit à présent 'clairement' quel est cet 'autre monde' qu'il croit 'possible'.
Exemples à l'appui : quant au libre-échange, 'il faut travailler d'arrache-pied à construire des alternatives' et 'c'est à un tout autre système mondial qu'il faut penser.' Concernant le chômage il nous dit '(qu')aucun autre monde' ne sera possible si des millions de citoyens restent au chômage' et, ajouterai-je, si d'autres millions restent parqués dans des emplois qui n'ont d'autre vertu que de faire comme le chômage que l'on rémunère, de faire que le désespoir dure.
Enfin, sans doute pour ne pas nous ennuyer avec de longues énumérations de propositions alternatives concrètes, opérationnelles et efficaces, Jacques Nikonoff conclut sa meilleure définition des 'alternatives qu'il propose au néolibéralisme' en dénonçant l'étrange 'alliance des libéraux libertaires'. Etrange alliance de fait qui ne comporte qu'un allié mais quelque coquille aura probablement trahi sa pensée et c'est 'libéraux et libertaires' qu'il faut peut-être lire.
Venant après la dénonciation de l'entente cordiale entre libéraux et certaine incertaine gauche extrême je finis quand même par me demander pourquoi le président d'Attac ne dit rien de la gauche moyenne ou d'autres éléments qui constitueraient la majorité du mouvement puisque 'les militants d'extrême gauche ne représentent qu'une petite composante' mais qu'il leur consacre tant de temps.
Ce qui ne lui en laisse que peu pour aborder le rôle de l'état qui 'pourrait' jouer un rôle positif et 'doit devenir l'instrument de l'intérêt général et faire l'objet de luttes sociales pour sa démocratisation'.
Or, puisque l'état 'est ce qu'en font les citoyens', sachant ce qu'il est, on peut deviner que les citoyens qui le firent ne savaient pas vraiment ce qu'ils faisaient. Attac est là, par bonheur, pour ne pas nous l'expliquer.

Le temps, toujours lui, est venu pourtant de parler du troisième défi, celui de la construction des 'alliances victorieuses' ; avec le mouvement syndical d'abord qui 'a objectivement les mêmes revendications que le mouvement altermondialiste' et qui 'constitue la force sociale la plus influente dans la société'. Alliance 'cruciale' donc.
Or sachant que outre la Confédération paysanne plus d'une douzaine de fédérations syndicales (CGT, CFDT, SNES, SNESUP •) sont au nombre des organisations fondatrices d'ATTAC on peut se demander si les alliances décisives de Jacques Nikonoff ne relèvent pas elles aussi de ces étranges alliances évoquées plus haut.
Je ne suis pas très sûr non plus que Jacques Nikonoff ait raison d'affirmer que le mouvement syndical 'constitue la force sociale la plus influente dans la société' car dans ce cas c'est des comptes qu'il faudrait lui demander sur l'emploi fait de sa notoriété. Je me contenterai de continuer de croire que c'est la grande bourgeoisie qui 'constitue la force sociale la plus influente dans la société', opinion extrême s'il en est.

Alliance également avec les catégories populaires, 'victimes principales de la mondialisation libérale' et dont il ne comprendrait pas qu'elles 'restent sur le côté dans le combat contre les causes de leurs difficultés.' Je me hasarderai, chômeur moi-même, à lui signaler que c'est en raison même de cette grande difficulté que nous vivons qu'il nous est carrément impossible de nous contenter de vœux pieux, de creux verbiage et autre bavardage d'un âge dépassé. Je ne me lasse pas de le répéter : 'Economie des moyens, économie des fins, fin de l'économie!'

Et je lui souhaite bonne chance! Faisant partie des 'catégories sociales qu'il veut influencer', à savoir les 'chômeurs et précaires, ouvriers et employés' j'ai pu à une époque envisager de me laisser 'influencer' par ce genre de stratège: il m'a bien fallu un jour conclure qu'ils n'avaient ni stratégie, ni le moindre désir de se laisser eux-mêmes influencer par la piétaille qui n'a pas forcément la même compréhension de ce que sont les causes de si dramatiques effets.
Aussi, bonne chance Monsieur, parce que tant que des causes on n'aura pas causé, et de leurs effets, de ce que révèlent ceux-ci qui ne vous effleure pas, tant que, n'est-ce pas! en ce qui me concerne tu peux causer tant que tu veux, je suis complètement bouché et je ne vous comprends pas.

N'oublions pas, enfin, les jeunes dont Jacques Nikonoff ne sait comment 'renforcer la continuité de leur mobilisation', ces chenapans ayant déserté la lutte pour la défense des retraites. Peut-être pourrait-on leur proposer des objectifs qui flattent leur jeunesse; il faudrait pour cela connaître leurs centres d'intérêt, essayer donc de les interroger, savoir après tout si l'objectivité les intéresse, des fois, on ne sait jamais, qu'ils préfèreraient la subjectivité. On pourrait même ruser un peu, à cet âge ils sont si faciles à abuser, on pourrait leur faire des promesses, ils ne savent pas encore, ne bénéficiant pas de l'admirable expérience, de la judicieuse sagesse, qui nous vient avec les années, ils ignorent, les pauvres, qu'elles n'engagent que ceux qui leur accordent crédit, on pourrait leur dire 'Vous serez une part de la saveur du fruit (René Char)', cochon qui s'en dédit!

Mais revenons-en à nos moutons, l'influence. Pour ce que j'en sais quatre-vingt dix neuf pour cent de cette question se trouvent résumés par un dicton, 'Qui paye les musiciens commande la danse'; et l'infime résidu, l'étincelle irréductible, j'avoue n'avoir jamais constaté, qu'elle se laissait séduire par les propositions opérationnelles & cie, alternatives ou pas.

Nous en arrivons à présent au dernier défi, le quatrième, le défi 'd'améliorer sa démocratie interne'. Une fois encore j'ai la désagréable impression que Jacques Nikonoff confond "le mouvement" avec sa propre organisation qui 'fonctionne au moyen de collectifs • qui sont les seuls instruments de rassemblement des forces qui se réclament de l'altermondialisation'.
Pour dissiper cette incertitude, et, s'il y a lieu, établir le kidnapping il faudrait savoir ce que Jacques Nikonoff entend par mouvement: Les '250 000, 300 000' qui se trouvaient sur le Larzac au mois d'août ou les quinze cent à deux mille personnes qui ont assisté au discours de clôture le dimanche. Des astres de podium jusqu'où se propage donc la subtile influence?
Démocratie interne • C'est vrai, 'le fonctionnement de certains de ces collectifs relève parfois d'une caricature de démocratie' et n'hésitons pas à ajouter qu'en la matière le conseil d'administration d'Attac est tout à fait exemplaire, quant à l'équilibre de la représentation entre les membres fondateurs et les élus de la base, quant à l'organisation des élections également. J'en ai parlé ailleurs, inutile de me répéter.
Une fois de plus en fait ce sont les 'groupuscules qui tentent de • manipuler en sous-main' qui sont à la vindicte générale en pâture jetés, 'pour dissuader les ambitions individuelles de porte-parole autoproclamés'? Fichtre! C'est M. Sarkozy que l'on croirait entendre.

En conclusion, dans 'ce mouvement, Attac occupe une place singulière et se fixe deux objectifs: déconstruire l'idéologie néolibérale (Si j'ai bien suivi d'ailleurs le raisonnement les quatre défis proposés au mouvement se simplifient pour Attac en deux objectifs, les problèmes de clarification d'identité, de meilleure définition des alternatives, de démocratie interne ne se posant évidemment pas à cette association à nulle autre pareille); construire les alternatives au néolibéralisme (on a vu plus haut ce que Jacques Nikonoff avait à proposer à l'ouvrière exténuée, au chômeur suicidaire, à l'artisan, au paysan poursuivis par les huissiers•) 'car nous sommes des décontaminateurs', tâche ingrate je le reconnais qui me donne une occasion supplémentaire de m'inscrire en faux contre la contribution de Jacques Nikonoff.
Je suis en effet d'avis que si 'Sur des tablettes, on ne peut rien inscrire de nouveau sans avoir effacé les inscriptions antérieures ; c'est l'inverse pour l'esprit: on ne peut effacer les inscriptions antérieures sans y avoir rien écrit de nouveau.' C'est de Roger Bacon, moine franciscain anglais du XIIIème siècle qui aurait inventé la poudre à canon et, pour avoir pratiqué la magie, la philosophie et le détournement de fonds, fait quelques séjours en prison.
Parlez d'une référence! C'est qu'il m'a fallu creuser loin pour trouver quelque chose de moins jeune encore que la pensée politique de Jacques Nikonoff; mais qui garde sur celle-ci, impitoyablement, tout l'avantage, l'attrait séculaire, de la nouveauté. On se doit cependant d'admirer l'ampleur de la décontamination à laquelle Jacques Nikonoff s'est lui-même soumis pour éradiquer le virus néolibéral de son esprit et qui lui permet de nous proposer une alternative 'concrète, opérationnelle, efficace' à laquelle les néolibéraux n'avaient pas songé, funeste oubli.
Ce n'est pas tout, hélas! Jacques Nikonoff entend parvenir à ses fins (construire les alternatives au néolibéralisme), qu'il voudrait que nous fassions nôtres, par la réalisation d'un 'rassemblement majoritaire'.
Après tout pourquoi pas? Mais de quelle sorte de rassemblement majoritaire parle-t-il? L'histoire ne manque pas d'exemples de rassemblements majoritaires qui furent taillés en pièces par des forces moins nombreuses mais mieux organisées.
En 490 avant notre ère, les Grecs de Miltiade, onze mille fantassins, écrasèrent quarante mille Perses lors de la bataille de Marathon. Les Athéniens perdirent cent quatre vingt douze hommes, les Perses six mille. Un siècle et demi plus tard, en 331 à Arbelles (Gaugamèles), Alexandre le Grand avec quarante sept mille hommes met en déroute deux cent trente cinq mille Perses : Le nombre ne fait pas rien à l'affaire mais il ne fait pas tout.
Jacques Nikonoff trouverait-il ces exemples un peu trop militaires ? Perdus dans un lointain passé ? Hors sujet? Ce rassemblement majoritaire auquel il nous convie ne risque-t-il pas néanmoins de connaître la même fin que celle de l'Unité Populaire au Chili en 1973 quand un complot orchestré par la CIA avec le soutien d'une partie de l'armée fit voler en miettes cette belle unité ? Comme l'Irak le prouve, cela ne saurait nous concerner.

Du pas ruminant de la vache pâturant l'estive, sur cette auguste lancée, qu'il me soit à présent permis de conclure sur le nouveau-né. Si au mois d'août au Larzac 'une force est née', sa vigueur en septembre doit être celle d'un bébé et il me semble un peu prématuré d'en faire sur le champ, fût-ce un causse, un 'acteur majeur dans le débat d'idées, social et politique' dont le président d'une association qui s'octroie sans retenue une 'place singulière' dans le mouvement démontre dans son article qu'il n'a pas son pareil pour le faire avancer, pour l'approfondir et le clarifier.

Jacques Nikonoff démontre effectivement comment il relève ses propres défis, comment il s'entend sans jamais verser dans la poésie, à son style, j'imagine, désuète, comment il s'y entend à dresser des plans sur la comète.